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eISSN
2545-3858
First Published
03 Jan 2019
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German, English, French
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Stefan Zweig, gardien de l’héritage européen

Published Online: 21 Apr 2022
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eISSN
2545-3858
First Published
03 Jan 2019
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Abstract

Stefan Zweig (1881–1942) wrote many biographies throughout his career. Keen to pass on a European cultural heritage, the Austrian writer gives us an insight into his intellectual development and into his very personal vision of History. Based upon the selected portraits of illustrious figures, his work of rewriting pursued a very precise objective: that of staging an international history of Europe through the intellectual and cultural filiations of its great minds, thereby allowing Zweig to become the guardian of the European heritage. This article considers some of those biographies: Romain Rolland. Der Mann und das Werk (1921), Triumph und Tragik des Erasmus von Rotterdam (1934), Castellio gegen Calvin oder Ein Gewissen gegen die Gewalt (1936), as well as Zweig’s autobiography, Die Welt von Gestern. Erinnerungen eines Europäers (1944).

Keywords

Écrivain né à Vienne en 1881 et mort en exil au Brésil en 1942, Stefan Zweig a laissé à la postérité une importante quantité de biographies. À des fins de transmission de ses convictions pacifistes, cet esprit cosmopolite a mis en scène une certaine vision du « Vieux Continent » à travers des personnages illustres, pour mieux convaincre ses lecteurs de ce qui les rassemble. Zweig montre son cheminement intellectuel en s’inspirant de modèles artistiques, intellectuels et historiques et il s’évertue à écrire, ou plutôt à réécrire, une histoire de l’esprit européen, dans un contexte de bouillonnement militant en faveur de l’unification de l’Europe, porté par les divers mouvements européistes de l’entre-deux-guerres. Les personnages choisis pour un tel exercice, situés à mi-chemin entre l’épopée littéraire et la recherche historique, le sont dans une perspective idéologique définie par le biographe. En fonction du message que Zweig souhaite transmettre, inscrit dans un contexte et une temporalité précis, le personnage choisi est revêtu de certaines qualités. Zweig n’oublie jamais, comme dans ses nouvelles, de s’attarder sur la psychologie de ses sujets, afin de les rendre accessibles à ses lecteur·ice·s, de créer une proximité pour que ces derniers puissent s’attacher aux personnages décrits, aussi illustres soient-ils, dans la tradition du roman historique (Lukács 1965). Selon la germaniste Virginie Lecorchey, il « apporte des informations historiques, témoignant de la connaissance de son sujet ; puis il se livre à des réflexions sur la vie du héros en analysant sa personnalité, ses réactions et en couchant sur le papier ses pensées » (Lecorchey 2018 : 23). C’est bien le cas des biographies que nous aborderons dans cet article, parmi les très nombreuses que Stefan Zweig a écrites au cours de sa carrière. Composées respectivement en 1921, 1934, 1936 et 1942, chacune de ces œuvres doit être analysée par rapport à son propre contexte d’écriture.

En effet, l’écrivain, même s’il souhaitait s’extraire du monde pour pouvoir travailler « au-dessus de la mêlée » (selon les termes de Romain Rolland), fut profondément affecté par les bouleversements politiques de la période de l’entre-deux-guerres. Cela se reflète dans les ouvrages étudiés dans cet article, qu’il s’agisse de la biographie de l’écrivain Romain Rolland (1921), de celle des humanistes Érasme de Rotterdam (1934) et Sébastien Castellion (1936), ou de sa propre autobiographie (1944). Stefan Zweig met en scène une filiation intellectuelle et culturelle entre les personnages, afin de transmettre sa vision d’une Europe pacifique et unie autour des valeurs humanistes, permettant à la chercheuse d’observer l’évolution de la pensée de l’écrivain à ce sujet.

IMAGINER L’EUROPE AVEC ROMAIN ROLLAND

L’entre-deux-guerres est une période de reconstruction. Du bâti d’abord, après les ravages de la guerre, mais aussi de reconstruction politique après la chute des empires austro-hongrois, russe, allemand, ottoman, et le redécoupage des frontières européennes avec les traités de Versailles (1919) et de Trianon (1920). C’est aussi la période de toute une réflexion autour de l’idée d’Europe. De nombreux intellectuels, des hommes politiques, des artistes, s’interrogent sur ses contours géographiques, ce qui caractériserait une ou les cultures européennes, ils tentent de définir les liens entre les peuples qui permettraient d’aboutir à une unification entre les pays du continent. On réfléchit ainsi à de possibles alliances politiques, culturelles, économiques

La synthèse de Stanislas Jeannesson, parue en juin 2020 dans l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, renvoie à de nombreuses références historiographiques sur le sujet. Voir la bibliographie.

. Après l’effondrement des grands empires, la révolution russe et la puissance économique étatsunienne croissante, on se questionne sur la possibilité d’une structure, d’un « lien fédéral » (Briand 1930) entre États européens capable de faire face aux nouveaux enjeux géopolitiques et économiques après 1918. Cette effervescence fait émerger des associations, des groupes de réflexion, qui se penchent sur la question d’une « idée » ou d’une « conscience européenne » et qui acquièrent une influence non négligeable d’un point de vue politique

Cf. Cattani (2020 & 2017) ; Guieu (2002) ; Saint-Gille (2020).

.

La diversité, voire la concurrence entre ces associations militantes a rendu l’élaboration d’un projet politique européen impossible au cours de cette période, alimenté par la difficulté de mobiliser l’opinion publique pour la cause européiste. Pour ne citer que quelques exemples : la Fédération des Unions intellectuelles ou Kulturbund (1922), l’Union Paneuropéenne (1923), l’Union douanière européenne (1924), le Comité fédéral de Coopération européenne (1928), la Ligue pour les États-Unis d’Europe (1934). Le militantisme européen dépasse le cadre de ces organisations, notamment dans des groupes dont le militantisme n’était pas exclusivement européiste – comme la Ligue des Droits de l’Homme – ainsi que par la création de revues, dont L’Europe nouvelle (1918–1940), la Revue de Genève (1920–1925), Europe (1923–1939), Europäische Gespräche (1923–1933), Paneuropa (1924), L’Europe de demain (1925), Europäische Revue (1925–1944). On retrouve par ailleurs de nombreux acteurs du militantisme européen après la Seconde Guerre mondiale, qui de l’élaboration d’une conscience européenne dans les années 1930 passent au chantier de construction politique de l’Europe après 1945.

Encore faut-il définir l’européisme et comprendre la nuance par rapport à l’européanité : dans le premier numéro des Cahiers Irice (2008), Robert Frank et Christophe Le Dréau définissent l’européisme des années 1920 et 1930 comme étant un militantisme pour la cause européenne, « il est à la fois action et opinion » (Frank, Le Dréau 2008 : 7), c’est-à-dire que l’européisme rassemble les militants mais aussi les sympathisants à la cause européenne. L’européanité renvoie quant à elle à un sentiment d’appartenance culturelle, mais pas nécessairement à une identité politique. Il est intéressant également de distinguer « idée » et « conscience » européenne : la première renvoie au projet politique d’unir les européens qui s’est plusieurs fois manifestée au cours de l’histoire, lorsque la « conscience » de l’Europe apparaît au XXe siècle et renvoie au sentiment nécessaire de construire l’Europe, après la catastrophe de la Grande Guerre entre autres facteurs (ibid. : 8).

Où placer Stefan Zweig dans ce schéma ? Bien qu’il ne participe que de manière intermittente au militantisme européen par sa contribution à certaines revues – comme la revue Europe –, il s’intéresse à ces réflexions. L’écrivain est certes un sympathisant, mais il n’a jamais milité au sein de mouvements. Ses actions reflètent cependant une véritable volonté militante en faveur de la cause européenne, s’éloignant dès que possible de tout cadre politique. Le milieu européiste rassemble un nombre restreint de personnes issues des élites industrielle, politique et culturelle, soit justement le milieu dont Zweig est lui-même issu et qu’il fréquente. Il est donc au fait des différents mouvements et des débats qui agitent la question européenne, il compte dans ses relations des personnalités actives au sein des mouvements, dont Jules Romains (1885–1972), Charles Vildrac (1882–1971) et Paul Valéry (1871–1945). Il relaie par ailleurs les idées proeuropéennes au sein de ses réseaux personnels et professionnels, cherchant à faciliter les traductions des textes de ses amis entre la France et la sphère germanophone – n’est-ce pas déjà une démarche politique ?

Il entame également en 1910 une correspondance, devenue une véritable amitié qui dure jusqu’à sa mort, avec l’un des plus fervents défenseurs de la paix à cette époque : le dramaturge et écrivain français Romain Rolland (1866–1944). Européiste puis compagnon de route du communisme, ce dernier devient à partir de leur rencontre, selon Zweig, l’un de ses phares moraux. Il admire son esprit, sa plume et Zweig nourrit grandement sa réflexion sur l’Europe à partir de leurs échanges. C’est lors de son exil en Suisse, pendant la Première Guerre, dans ce contexte de réflexion enthousiaste autour de l’idée d’Europe, que s’inscrit la rédaction de la biographie Romain Rolland. Der Mann und das Werk. L’avant-propos annonce l’intention de l’ouvrage : « Dieses Buch will nicht nur Darstellung eines europäischen Werkes sein, sondern vor allem Bekenntnis zu einem Menschen, der mir und manchem das stärkste moralische Erlebnis unserer Weltwende war » (Zweig 1921 : 7).

L’approche choisie par Zweig pour la biographie est de dépeindre le « Destin » d’un homme à la vie héroïque, qui a dû faire face à l’adversité pour mener à bien son combat pour l’Europe et la paix. Ce grand homme, écrit-il encore, se trouve être un très grand écrivain dont il cherche à démontrer tout le génie. La question du génie et du mystère de la création artistique compte parmi les sujets les plus exploités dans la littérature de Zweig

Nous renvoyons sur cette thématique au Colloque « Figures et histoires d’artistes dans l’œuvre de Stefan Zweig » qui s’est tenu les 10 et 11 octobre 2019 à la Maison Heinrich Heine à Paris, dont les Actes sont à paraître en 2022 dans le n° 91 de la revue Austriaca.

. Ce dernier se penche à ce propos longuement sur les œuvres de théâtre de Rolland, car il considère les pièces de son ami comme représentant le véritable « renouveau » que l’on attendait pour la dramaturgie française, comme Zola fut l’auteur ayant initié le renouveau de la littérature du XIXe siècle. Il consacre un chapitre entier au Théâtre de la Révolution (1898–1902) en approfondissant cette comparaison entre les deux hommes de lettres : « Il s’agit d’élever Le Théâtre par et pour le Peuple. Il s’agit de fonder un art nouveau pour un monde nouveau » (Rolland 1903 : 8). L’art doit être à la portée du peuple afin que ce dernier puisse s’admirer dans son propre passé historique, mis en scène au théâtre et à travers la littérature. L’artiste doit, pour Rolland comme pour Zweig, placer des repères accessibles au plus grand nombre, s’il veut transmettre son message. La littérature est envisagée par les deux écrivains comme un dispositif privilégié de transmission de l’histoire, afin de « rendre mémorable un passé immémorial » (Giavarini 2018 : 86). La figure de l’auteur est alors dotée d’une responsabilité morale envers son public. L’écrivain se fait historien, ou plutôt « historien-poète », « der dichterische Historiker » (Zweig 1921 : 76). Par le portrait d’une époque, d’un personnage célèbre et historique, c’est traduire le temps présent qui intéresse l’écrivain français. Stefan Zweig le prend au mot et applique le procédé dans chacune de ses propres biographies, à commencer par celle qu’il a écrite sur son maître.

Ce qui incarne cependant pour Zweig la tâche la plus importante qui serait à retenir dans le récit de la vie de Romain Rolland, sa véritable « mission » comme il l’écrit, est celle de la promotion et de la transmission de son idéal de paix entre les peuples européens. Il fait de l’écrivain français un repère moral fiable auquel se référer dans le chaos – y compris idéologique – provoqué par la Grande Guerre : « Nur der konnte aufrecht stehen im größten Sturm des Wahns, den die Weltgeschichte kennt » (Zweig 1921 : 192). Son roman-fleuve Jean-Christophe (1904–1912) était une ode à l’amitié franco-allemande avant la Grande Guerre : « Olivier und Christof, der Bund der Freundschaft, träumen von einer Verewigung ihres Gefühls im heimatlichen Volke, und über eine finstere Stunde des Bruderzwistes der Nationen ruft der Franzose dem Deutschen das heute nicht unerfüllte Wort entgegen: „Hier unsere Hände! Trotz aller Lügen und allem Haß wird man uns nicht trennen. […]“ » (ibid. : 164–165). Envisagée comme un projet culturel et philosophique, Zweig s’associe à la foi européenne de Rolland, conçue d’abord dans une perspective pacifiste, bien que l’Europe idéelle de l’Autrichien évolue avec le temps et s’éloigne peu à peu de la vision du maître français. Les deux écrivains prennent en effet régulièrement leurs distances au cours de leur amitié, sans toutefois complètement rompre les liens, en raison du fossé idéologique qui se creuse entre eux avec le temps

Les échanges parfois virulents, surtout de la part de Rolland, sont à découvrir dans les trois volumes de la correspondance entre Romain Rolland et Stefan Zweig, parue en français entre 2014 et 2016. Voir la bibliographie.

. Ils poursuivent en tout cas chacun de leur côté la promotion de leurs visions, dans une période où les idéologies sont élevées au rang de nouvelles spiritualités, que ce soit le communisme ou le fascisme. Ainsi Stefan Zweig adopte-t-il le même schéma pour l’appliquer à sa vision de l’Europe, érigée en doctrine. Il fait de Romain Rolland son prophète, un prophète malheureux tel Jeremias, le personnage de la pièce de Stefan Zweig écrite en Suisse en 1917, qui tente en vain d’alerter ses contemporains sur les dangers qui les menacent : le nationalisme et bientôt la guerre de 1914. Zweig veut être le missionnaire du prophète Rolland :

[…] denn nur sein Apostolat hat das Evangelium des gekreuzigten Europas gerettet und mit diesem Glauben einen anderen noch: den an den Dichter als den geistigen Führer, den sittlichen Sprecher seiner Nation und aller Nationen. […] und an dem großen Beispiel dieses Dichters haben wir wieder in dunkelster Stunde erkannt: ein einziger großer Mensch, der menschlich bleibt, rettet immer und für alle den Glauben an die Menschheit.

(Zweig 1921: 259–260)

PENSER L’EUROPE AVEC LES HUMANISTES

Il place également Romain Rolland dans la longue tradition des humanistes, dont il étudie plus tard deux figures majeures, celles d’Erasme de Rotterdam (1467 env.–1536) et de Sébastien Castellion (1515–1563). Lorsque Zweig publie ces travaux, respectivement en 1934 puis en 1936, le contexte géopolitique est radicalement différent de celui de 1921. Les jeunes républiques établies après la « Grande Guerre », celles de Weimar en Allemagne et la Première République d’Autriche, laissent bientôt la place aux dictatures ; Hitler arrive en effet au pouvoir en janvier 1933, Engelbert Dollfuss met en place l’État corporatiste en Autriche en février 1934.

Les grands projets imaginés pendant l’exil en Suisse durant la guerre avec ses amis semblent en péril, de même l’espoir de réconciliation franco-allemande après les accords de Locarno de 1925, portés par Aristide Briand (1862–1932) et Gustav Stresemann (1878–1929). Le bilan est amer pour un pacifiste comme Zweig, qui rejette le totalitarisme, l’intolérance et toute forme de privation de liberté individuelle comme collective. Un sentiment d’urgence agite l’écrivain, prévenu de longue date par ses amis – dont Joseph Roth (1894–1939) et Romain Rolland – face à l’illusion de croire en cet apaisement et au « plus jamais ça » proclamé au lendemain des armistices. Une nouvelle fois la paix sur le continent est menacée et Zweig souhaite apporter sa pierre à l’édifice pour ne pas laisser son idéal disparaître.

La conception d’un projet européen est une notion floue chez l’écrivain, il ne faisait pas partie des groupes de réflexion autour de l’Europe comme le mouvement paneuropéen de Coudenhove-Kalergi (1894–1972)

Le mouvement Pan-Europe, dont les idées sont développées dans l’ouvrage Paneuropa (1923), appelle à une Europe politique dès 1922. Réunissant autour de lui des intellectuels et des hommes politiques, le comte Coudenhove-Kalergi aborde l’unité politique du continent également à partir des valeurs spirituelles chrétiennes, ancre les racines historiques de l’Europe dans une mythologie gréco-latine, dans une perspective d’opposition à la Russie communiste et d’affirmation sur la scène internationale face aux États-Unis. Voir Saint-Gille (2003).

. Cependant la pratique biographique est un moyen de définir et de peaufiner sa vision politique européenne. Le processus d’écriture lui permet d’affiner sa pensée politique à mesure qu’il rédige les biographies, lui permettant de trouver une échappatoire philosophique et idéologique

D’autres écrits viennent enrichir ce raisonnement autour de l’Europe, comme les conférences qu’il dispense lors de tournées en Europe et sur le continent américain dans les années 1930, à retrouver dans une édition française établie par Le Rider, Jacques et Renoldner, Klemens (2020), L’esprit européen en exil. Essais, discours, entretiens. 1933–1942, Paris, Bartillat.

. La complexité de ce contexte géopolitique échappe cependant à l’écrivain, qui projette ainsi une vision fantasmée de l’Europe, à travers un passé historique revisité. Usant d’analogies, il tisse sans cesse des liens entre le XVIe siècle et le XXe siècle dans les biographies consacrées aux deux hommes, abolissant le temps historique et le temps présent des lecteur·ice·s, par la mise en scène de l’histoire de la période moderne. Il y représente en effet l’Europe de la Renaissance comme l’époque de l’émergence de l’idée européenne telle qu’elle sera portée et développée quatre siècles plus tard par les partisans de la construction européenne des années 1920, dont Rolland et lui-même. L’objectif de ces ouvrages, intitulés Triumph und Tragik des Erasmus von Rotterdam et Castellio gegen Calvin oder Ein Gewissen gegen die Gewalt, diffère de celui sur Rolland : la première biographie était avant tout un hommage à une plume et un esprit remarquables, les deux autres sont des essais visant à véhiculer une idée, défendre un point de vue politique.

Le contexte agité dans lequel se trouve l’Europe conduit Zweig à proposer une histoire alternative, celle d’une Europe intellectuelle, humaniste et universaliste à travers les biographies des deux humanistes. Il décide en effet que la lutte pour ses idées doit se faire avec les armes dont il dispose, soit la littérature. Celle-ci a un avantage considérable sur l’histoire : elle peut faire d’une figure historique un personnage littéraire et contribuer ainsi à façonner la mémoire historique. La littérature peut aussi donner à un personnage ou un événement une valeur fondatrice (Giavarini 2018) : dans notre cas, les valeurs humanistes deviennent chez Zweig le fondement philosophique de l’Europe occidentale. La biographie, populaire à cette époque, permet ainsi à Zweig de se faire le chantre de l’Europe qu’il voudrait unie autour des valeurs humanistes grâce à l’étude de ses représentants passés à la postérité, que Zweig réactualise et qu’il consacre en figures tutélaires. Il insiste sur le fait que la violence et la répression, imposées par les tyrans du passé, se sont heurtées à de fortes oppositions, ont été contestées par des personnages dont les Européens peuvent encore s’inspirer. C’est l’enjeu majeur de ces biographies, qui sont pour lui un secours moral dans un contexte de violences politiques. L’instabilité des jeunes républiques autrichienne et allemande, la popularisation grandissante du fascisme, du nazisme et du communisme, les divers renversements de républiques au profit de régimes autoritaires partout sur le continent, sont autant d’éléments anxiogènes pour l’écrivain.

Trouvant un appui philosophique et moral dans les préceptes humanistes, il développe sa pensée à travers les portraits des penseurs français et hollandais. Cette pensée n’a rien d’original, Zweig s’inscrit en parfait accord avec les débats et les modes littéraires de son temps, l’humanisme étant une valeur refuge dans l’entre-deux-guerres, explorée par d’autres écrivains s’exerçant aussi à la biographie et au roman historique (Lion Feuchtwanger, Thomas Mann, Emil Ludwig). Dans la biographie d’Erasme de Rotterdam, dont les écrits sont souvent pris comme références et étudiés dans les diverses réflexions autour de l’Europe de cette période

Notamment dans les travaux de recherches de l’historien Marcel Bataillon (1895–1977). Johan Huizinga (1872–1945) consacre également une biographie à Erasme en 1924, dont la lecture inspire Zweig pour sa propre biographie.

, l’auteur exprime clairement son parti pris dès le début du livre. L’ouvrage s’ouvre ainsi sur la « mission, le sens » de la vie d’Érasme selon Zweig :

Deutlich und zusammenfassend sei darum vorangesprochen, was uns Erasmus von Rotterdam, den großen Vergessenen, heute noch und gerade heute teuer macht – dass er unter allen Schreibenden und Schaffenden des Abendlandes der erste bewusste Europäer gewesen, der erste streitbare Friedensfreund, der beredtste Anwalt des humanistischen, des weltund geistes-freundlichen Ideals.

(Zweig 1934 : 9)

Comme Zweig, il veut construire une res publica literaria, une Europe intellectuelle dont les réseaux humains permettraient d’abolir symboliquement les frontières, grâce aux échanges d’ouvrages et de connaissances, dans un continent sans guerre. Il voyage beaucoup lui aussi, pour découvrir ses contemporains et défendre les valeurs humanistes. Mais la république des lettres doit aussi être chrétienne. Dans la pensée érasmienne, l’éducation doit servir à former les jeunes Européens en bons chrétiens. Érasme, pacifiste convaincu, est revêtu d’une autre caractéristique, celle de son mépris des affrontements directs et publics, qui n’est pas sans rappeler Olivier, le personnage rollandien de Jean-Christophe et Zweig lui-même : « Er will nicht den Kampf, und wenn er ihm ausweicht, so hemmt ihn nicht Furcht vor der Niederlage, sondern Gleichgültigkeit gegen den Sieg » (Zweig 1936 : 149). Le combat idéologique vient pourtant à lui par l’intermédiaire de Martin Luther (1483–1546), avec lequel éclate une discorde en 1524. Ce dernier reproche à l’humaniste de ne pas vouloir s’exprimer ouvertement contre le pape et l’Église, dont il dénonce pourtant les abus. Zweig s’attarde longuement sur cet événement dans la biographie, car la période de la Réforme, synonyme de fin de l’unité spirituelle européenne, ressemble pour lui en beaucoup de points à l’Europe des années 1930. Les violences qui découlent de la Réforme ne sont comparables qu’à celles que vit l’Europe contemporaine de Zweig, selon ses propres mots. Quatrecent-dix ans plus tard, l’exercice de la biographie lui permet la transposition de sa situation personnelle. De même que fut reproché son isolement à Érasme, il fut accusé par le milieu antifasciste et émigré allemand de ne pas publiquement se déclarer contre l’Allemagne de Hitler – la figure luthérienne prenant d’ailleurs, sous sa plume, les traits étrangement familiers du Führer. Cet ouvrage lui sert en effet de justification, après avoir refusé de faire paraître son livre dans la revue de Klaus Mann Die Sammlung, trop politisée pour Zweig : « Erasmus haßt jede Propaganda und jede Agitation für die Wahrheit, er glaubt an ihre von selbst fortwirkende Kraft » (Zweig 1934 : 113).

Zweig présente de manière manichéenne la discorde entre les deux personnages, mettant en exergue leur affrontement idéologique qu’il caricature aussi à travers les caractéristiques physiques. Erasme est un homme réfléchi, de faible constitution physique, face à Luther présenté comme un véritable loup féroce dans la lutte des idées. Le contraste avec la figure luthérienne est accentué par un procédé physiognomonique

La physiognomonie, « science » développée par Johann Caspar Lavater (1741–1801), s’intéressait aux traits physiques comme liens avec les traits de personnalité et fut consacrée dans deux tomes publiés en 1775 et 1776 : Physiognomische Fragmente, zur Beförderung der Menschenkenntniß und Menschenliebe, Leipzig / Winterthur, Weidmann und Reich / Steiner.

. Les portraits de Erasme et de Romain Rolland peuvent d’ailleurs être mis en miroir : l’écrivain et ami français ressemble dans les descriptions physiques à un Erasme, il est lui aussi souvent malade et travaille de manière monacale. La filiation entre les deux penseurs est donc intellectuelle et physique, comme si la grandeur d’esprit devait émaner d’hommes physiquement fragiles :

Vor den Büchern er selbst, der milde Mönch dieser Zelle, […] das Gesicht ein wenig blaß und gegilbt, wie das eines Menschen, der selten im Freien lebt. Feine Falten unter den Schläfen, man spürt einen Schaffenden, der viel wacht und wenig schläft.

(Zweig 1921: 42–43)

Unwillkürlich denkt man bei diesem feinen, ein wenig konservenhaft trockenen Mönchsgesicht zunächst an verschlossene Fenster, an Ofenhitze, Bücherstaub, an durchwachte Nächte und durcharbeitete Tage […].

(Zweig 1934: 52)

Deux ans après Triumph und Tragik, l’écrivain s’attaque à une autre figure humaniste. Il entreprend de sortir de l’ombre éditoriale Sébastien Castellion, qu’il découvre en 1935 lors d’une présentation de son Erasmus à Genève. Il fait de ce personnage non seulement un successeur direct d’Erasme, mais il le pare de qualités qui font défaut à son aîné – et peut-être au biographe lui-même. Plus courageux, plus prompt à affronter les tempêtes de son temps, le récit de Castellio gegen Calvin est une ode à l’engagement intellectuel contre la violence d’État. Rédigée dans un contexte encore différent de celui d’Erasme – 1936 marquant le début de la Guerre d’Espagne, l’Autriche ayant basculé depuis 1934 dans la dictature – peut-être est-ce le fait de voir certains de ses amis prendre les armes auprès des Républicains qui convainc Zweig de faire un ouvrage qui accentue encore la lutte contre l’intolérance et l’autoritarisme. Ses nombreux échanges et relations avec des intellectuels engagés dans les milieux communistes et antifascistes – à commencer par Romain Rolland – ont sans doute aussi participé à cette évolution, même si Zweig est resté toute sa vie en retrait du militantisme politique.

C’est ainsi qu’il érige le portrait d’un homme réfractaire aux dérives autoritaires du pouvoir en place. Décrit comme ayant plein de bravoure, il n’hésite pas contrairement à Erasme à descendre de sa tour d’ivoire pour s’opposer à Calvin, lui-même décrit comme un dictateur sanglant régnant en maître sur Genève, où se trouve Castellion. Le biographe divise ses personnages en deux communautés d’idées, en deux symboles distincts, tissant une filiation entre les différents personnages. Ainsi Castellion est héritier d’Erasme dans le camp de la Conscience, Calvin est celui de Luther pour celui de la Violence. Il n’y a qu’un pas à faire pour étendre cette filiation au XXe siècle, opposant les penseurs comme Rolland et Zweig à Hitler. Les allusions au IIIe Reich sont d’ailleurs à peine voilées, la police genevoise du XVIe siècle étant comparée à la Gestapo allemande, l’auteur dénonçant la brutalité du régime nazi, sous couvert de biographie historique. L’écrivain autrichien expose ensuite les trois voies possibles face à la violence d’État envers la liberté d’expression, de pensée et de confession religieuse :

Wo immer ein Staat oder ein System die Bekenntnisfreiheit gewaltsam unterdrückt, gibt es für diejenigen, die sich der Vergewaltigung ihres Gewissens nicht unterwerfen wollen, nur drei Wege: man kann den staatlichen Terror offen bekämpfen und zum Märtyrer werden […]. Oder man kann, um die innere Freiheit und zugleich auch sein Leben zu wahren, sie scheinbar unterwerfen und seine eigentliche Meinung tarnen […] Als dritter Ausweg bleibt die Emigration: der Versuch, die innere Freiheit aus dem Lande, wo sie verfolgt und geächtet ist, mit sich heil hinauszutragen auf eine andere Erde, wo sie ungehindert atmen darf.

(Zweig 1936 : 133–134)

Depuis son ouvrage sur Érasme, il semble donc avoir changé de solution : penchant dans un premier temps pour la seconde option, il a désormais choisi la troisième :

Weil die Gewalttätigkeit sich in jedem Zeitalter in andern Formen erneut, muss auch der Kampf gegen sie immer wieder von den Geistigen erneuert werden; nie dürfen sie flüchten hinter den Vorwand, zu stark sei zur Stunde die Gewalt und sinnlos darum, sich ihr im Wort entgegenzustellen. Denn nie ist das Notwendige zu oft gesagt und nie die Wahrheit vergeblich. Auch wenn es nicht siegt, so erweist doch das Wort ihre ewige Gegenwart, und wer ihr dient in solcher Stunde, hat für seinen Teil bewiesen, dass kein Terror Macht hat über eine freie Seele und auch das unmenschlichste Jahrhundert nur Raum für die Stimme der Menschlichkeit.

(Zweig 1936 : 294)

Malgré le pessimisme apparent dans le ton adopté par le biographe, ce dernier constate que les idées et les écrits d’Erasme et de Castellion leur ont survécu et ont une résonnance dans les années 1930. Par l’étude de ses deux personnages, il souhaite que leurs pensées et les valeurs humanistes apportent un semblant d’espoir aux contemporains de Zweig qui souhaitent aussi trouver des repères dans une période politiquement et socialement bouleversée. Aussi espère-t-il que ses propres textes lui survivent. C’est avec cette pensée qu’il rédige son testament, Die Welt von Gestern. Erinnerungen eines Europäers.

L’ADIEU A L’EUROPE

La fluctuation de la pensée de Stefan Zweig et son engagement public sur le terrain des idées peuvent paraître tardifs. Il fut critiqué pour sa trop grande distance avec la « mêlée » dans les grands débats de son temps. Nous pouvons cependant nuancer avec les preuves de son infatigable effort pour relier les artistes et leurs œuvres d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre. Il fut toujours un ardent médiateur des langues et des cultures européennes, travaillant comme médiateur auprès des éditeurs pour que soient traduits les auteurs allemands en France et inversement. Étant donné son tempérament réservé, on ne peut pourtant pas lui reprocher d’être resté en retrait de son époque. Sa volonté de créer une histoire internationale commune aux citoyens et citoyennes européen·ne·s afin de les lier autour de repères universels, est un engagement en faveur de la paix et contre toute forme de nationalisme. Son militantisme européiste et pacifiste par la littérature se manifeste aussi lorsqu’il reprend le modèle des cycles littéraires de Rolland, explorant les vies d’artistes, de penseurs, de monarques qui ont marqué l’histoire européenne, allant même plus loin, puisque Rolland avait laissé inachevé son projet de « grands hommes illustres »

A titre d’exemples : Der Kampf mit dem Dämon: Hölderlin, Heinrich von Kleist, Friedrich Nietzsche (1925) ; Drei Dichter ihres Lebens: Casanova, Stendhal, Tolstoi (1928) ; Die Heilung durch den Geist: Franz Anton Mesmer, Mary Baker-Eddy, Sigmund Freud (1931).

. Zweig ne néglige pas non plus de rendre hommage aux personnes qui lui sont contemporaines, écrivant sur Sigmund Freud, Maxime Gorki, et bien sûr Romain Rolland. La mise en scène de l’héritage culturel et intellectuel européen fait appel à de nombreuses personnalités aux nationalités diverses, y compris venant de Russie et d’Angleterre, à une époque où la réflexion sur ce qu’est ou devrait être l’Europe interroge l’intégration de ces pays. Zweig poursuit ce travail de passeur entre les cultures, même sur les routes de l’exil.

C’est juste après les affrontements de février 1934 en Autriche que Stefan Zweig prit la décision de quitter Salzbourg et son pays. Le chancelier Dollfuss (1892–1934) et son gouvernement cherchaient à briser les organisations ouvrières, afin d’éliminer le parti social-démocrate autrichien (SPÖ), en multipliant les arrestations arbitraires et la répression. Le 12 février 1934, des affrontements eurent lieu à Vienne et dans les grandes villes industrielles autrichiennes, après la tentative de la police d’entrer dans la Maison du Peuple de Linz. S’ensuivirent de grandes manifestations et une grève générale, écrasées par l’armée fédérale, la police et les milices fascistes. À Vienne, les combats de rues durèrent trois jours, et l’on décompta officiellement trois-cent-quatorze morts et des centaines de blessés : « es war das letzte Mal vor Spanien, dass sich in Europa die Demokratie gegen den Faschismus wehrte. Drei Tage hielten die Arbeiter stand, ehe sie der technischen Übermacht erlagen » (Zweig 1944 : 436). S’il se trouve à Vienne à ce moment-là, Zweig n’est pas témoin de la violence des combats. C’est en rentrant à Salzbourg qu’il apprend vraiment ce qui s’est passé pendant ces journées. Le lendemain de son retour, sa maison est perquisitionnée sous prétexte de trouver des armes du Schutzbund, l’organisation paramilitaire du parti social-démocrate. Atteint dans son intimité et craignant pour sa sécurité, il décide de partir pour Londres. Huit ans plus tard, il se souvient de ces instants terrifiants et rapporte dans Die Welt von Gestern les lignes suivantes :

[…] reiste ich zwei Tage später nach London zurück; mein Erstes dort war, der Behörde in Salzburg die Mitteilung zu machen, dass ich meinen Wohnsitz definitiv aufgegeben hätte. Es war der erste Schritt, der mich von meiner Heimat loslöste. Aber ich wusste, seit jenen Tagen in Wien, dass Österreich verloren war – freilich ahnte ich noch nicht, wieviel ich damit verlor.

(Zweig 1944 : 441)

À son tour, en écrivant sur sa vie, Stefan Zweig s’inscrit lui-même dans l’histoire intellectuelle et littéraire de l’Europe. Par son travail de biographe et de traducteur, Zweig pense remplir lui aussi la mission de passeur d’héritage culturel. Die Welt von Gestern. Erinnerungen eines Europäers constitue son testament dont l’objectif, il le déclare en début d’ouvrage, est de dépeindre l’atmosphère morale de son temps. C’est un hommage à la vie d’avant 1914, avec toutes les rencontres qu’il a pu faire pendant et après ses études, ses amitiés avec les plus grands esprits et artistes de son époque, sans oublier ses nombreux voyages, qui sont l’occasion de nous emmener avec lui dans ses périples mais aussi de nous plonger dans le grand passé culturel et intellectuel de l’Europe à l’aube du XXe siècle.

La nostalgie est évidemment présente dans le livre, il faut resituer l’époque d’écriture : désormais hors d’Europe – la rédaction ayant lieu à Petrópolis au Brésil, son dernier lieu de résidence –, loin de ses amis, de sa famille, dans ce qu’on pourrait appeler « le monde d’après », Zweig ne peut faire autrement que de recouvrir d’une couche de bienveillance la société d’avant-guerre et même de l’entre-deux-guerres. Il nous parle de son enfance, de son éducation, essayant de ne pas brosser un portrait trop critique du « monde de la sécurité » assuré par l’empire des Habsbourg, passant sous silence l’antisémitisme ainsi que les tensions nationales qui agitèrent la fin de la monarchie. Il projette ce à quoi lui-même aspirait alors et ce qu’il souhaite voir survivre après lui : le pacifisme et la perspective d’une union entre pays, une fois que l’humanité sera débarrassée de Hitler. L’idéalisme européen et la question des liens entre voisins européens est d’ailleurs très peu définie dans l’autobiographie. Il confie aux générations futures la mission de réaliser ce que lui et toute la génération de penseurs qu’il présente dans le livre ont tenté de mettre en place. Il donne les clés de réflexion pour une Europe future, en prévenant aussi sur ce qui a détruit l’Europe : le nationalisme. Toute la pensée de Zweig à propos de l’Europe est fondée sur la lutte contre le nationalisme, car c’est ce qui, selon lui, a détruit l’empire multinational habsbourgeois et qui a mené à deux guerres mondiales. L’unification européenne doit justement empêcher d’autres guerres fratricides. D’où l’importance de construire non pas un « nationalisme » européen, mais bien de faire germer une identité européenne, un sentiment partagé par toutes les nations du continent, tout en laissant la place aux différences culturelles, aux spécificités nationales, afin de lier tous les peuples grâce à une structure supranationale – soit une autorité au-dessus des nations. Ce sentiment d’appartenance à la « nation » Europe ne se comprendrait donc pas tant au sens d’État souverain, d’État-nation, mais bien dans une approche culturelle, « übernational » comme du temps de l’Autriche-Hongrie, à une époque où l’appartenance impériale était dynastique et non « nationale », puisque l’État habsbourgeois était composé de plusieurs nations.

CONCLUSION

La filiation entre les quatre ouvrages peut donc être établie, du fait de leur nature commune certes, mais surtout pour la façon de présenter le paysage philosophique et artistique européen des XVIe et XXe siècles. L’admiration de Stefan Zweig pour Romain Rolland le conduit à travailler plus tard sur Érasme et son « successeur » Castellion. Les analogies servent de vecteurs de valeurs morales, afin de rendre universels et intemporels les messages de tolérance et d’indépendance intellectuelle prônés par Érasme, Castellion, Romain Rolland et donc Zweig. Ces hommes ont chacun à leur manière marqué l’écrivain et influencé sa pensée, tout en apportant un éclairage au présent chaotique de Stefan Zweig. D’une admiration presque béate pour le maître Rolland, il a ensuite cherché à justifier sa position d’intellectuel hors des affrontements du grand monde, avant d’oser publiquement affirmer ses convictions et ses propositions pour l’Europe et la paix. Car il souhaite ériger Romain Rolland et lui-même en « gardien[s] de l’héritage » culturel et intellectuel, « der Hüter des Erbes » européen (Zweig 1921 : 189) :

Rolland [sieht] die zukünftige Aufgabe seiner Nation, und im letzten sind die dreißig Jahre seines Werkes nichts anderes als ein einziger Versuch, einen neuen Krieg zu verhindern […]. Kein Volk soll in seinem Sinne mehr siegen durch Gewalt, sondern alle durch Einheit, durch die Idee der Brüderlichkeit Europas.

(Zweig 1921 : 54)

Les attentes de Stefan Zweig à propos de l’Europe ne se réalisent pas après la Seconde Guerre mondiale. Dans un texte de 1932, écrit pour un discours prononcé pour la première fois à São Paulo lors d’une tournée de conférences en Amérique latine, Stefan Zweig imaginait ce qui soixante ans plus tard deviendra le programme Erasmus. Il plaidait devant son auditoire américain pour la création d’un journal européen, traduit dans toutes les langues parlées sur le continent et diffusées quotidiennement, afin, disait-il, de contrer la propagande d’un pays à l’encontre d’un autre, dans l’espoir, écrit-il encore, de pouvoir recevoir de véritables informations non manipulées sur son voisin européen. Ce vœu resté pieux peut paraître utopique voire irréalisable, il démontre en tout cas la volonté d’un homme exilé qui n’avait pas encore complètement sombré dans la dépression et souhaitait planter une idée afin qu’elle germe et se réalise grâce aux générations suivantes. Si dans les années 1920, les élaborateurs·ices d’un projet européen – tenant plus de l’élaboration d’une « conscience européenne » que d’un projet politique – incluaient dans leurs réflexions autant les personnalités politiques, les économistes que les artistes et les intellectuels, les échanges autour de la question européenne excluent après 1945 les deux dernières catégories pour fonder la CECA. L’Europe devait être un espace d’échange économique avant d’être celui d’une union des peuples rassemblés autour d’une histoire et d’une culture partagées. Peut-être Zweig regretterait-il qu’aujourd’hui encore le « projet européen » n’ait pas davantage mis au centre de sa politique l’aspect culturel, afin de créer chez les peuples européens un sentiment plus fort d’appartenance à l’Europe. Il serait peut-être cependant satisfait des quelques initiatives mises en place par la Commission européenne qui vont dans ce sens (villes européennes de la culture, programme Erasmus+ ou encore le label du patrimoine européen

En allemand, « Träger des Europäischen Kulturerbe-Siegels ». Les sites sélectionnés par le label « font revivre le récit européen et l’histoire qui le sous-tend. Ils mettent l’accent sur la promotion des valeurs symboliques européennes et le rôle important que ces sites ont joué dans l’histoire et la culture de l’Europe » : https://ec.europa.eu/culture/cultural-heritage/initiatives-and-success-stories/european-heritage-label-sites

).

Les biographies nous renseignent aussi sur le rapport complexe qu’entretenait Zweig à son identité d’artiste et d’intellectuel. La projection de ses attentes pour l’Europe, par ces divers repères moraux et historiques, lui permet d’ancrer par le truchement de l’écriture une réalité alternative à celle qu’il traverse. Cet attachement à façonner un paysage culturel, à travers une histoire falsifiée, est aussi une manière de se réapproprier son identité. Zweig voit son identité autrichienne, germanique de manière étendue, niée par le nazisme parce qu’il se trouvait alors catégorisé comme « Juif » ; exilé, il n’est défini au contraire qu’en tant qu’Allemand, bientôt « enemy alien » aux yeux de l’administration anglaise, lorsque la guerre éclate. Les distorsions de cette identité semblent trouver une issue – au moins temporaire – dans ses écrits, grâce notamment aux figures humanistes d’Erasme, de Sébastien Castellion et de Romain Rolland, afin de contrer ces diverses assignations. Zweig espère aussi rassurer ses lecteurs. Quand vient la nuit, quand l’Enfer semble régner sur le monde, l’Humanité, la Conscience et la Raison finissent par l’emporter. C’est la conclusion de son autobiographie. Cette mise en scène de l’héritage se veut donc humaniste, pacifiste et profondément européenne.

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